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Yak Rivais

 

1/Drouot côté cour.

Depuis décembre, une affaire de vols pollue l’atmosphère déjà délétère de l’Hôtel des Ventes de Drouot, première place de vente aux enchères de France. Sur la sellette, des commissionnaires, des commissaires-priseurs. Huit commissionnaires chargés du transport et de la manutention des objets sont en examen, trois en détention provisoire pour vol, recel et association de malfaiteurs. Un commissaire-priseur est mis en examen.

L’OCBC (Office central de lutte contre le trafic des biens culturels) a trouvé au domicile des suspects ou dans leurs conteneurs, des centaines d’objets, un bric-à-brac au sein duquel figure un petit tableau de Courbet. Il s’agit d’une marine, estimée entre 50 000 et    100 000 euros, volée lors du déménagement des biens d’un chirurgien décédé en 2003, ainsi que des lingots d’or, de la porcelaine de Chine. (Ajoutez à cela, entre autres,  la découverte de lithographies de Chagall.)

A l’hôtel Drouot, des milliers de personnes passent chaque jour, achètent un peu de tout dans seize salles, sur trois étages. Cent-dix commissaires-priseurs y officient à tour de rôle. Le chiffre d’affaire annuel est de l’ordre de 400 millions d’euros.

Les comptes bancaires des commissionnaires ont été passés à la loupe. Des rentrées d’argent ne cadrent pas avec les revenus. Chaque commissionnaire possédant un conteneur à Courbevoie, des scellés ont été posés dessus. A en croire les intéressés, tout Drouot savait ce qui se passait. L’enquête s’efforce donc de repérer les complicités chez les commissaires-priseurs, car de nombreux objets ont été vendus par leurs soins. En fait, le système n’est pas clair. Beaucoup de pièces proviennent de successions, parmi lesquelles on trouve évidemment plus facilement des petites choses (« la drouille ») qu’un Rembrandt ou un Monet. Il semble que ce soit lors des inventaires que les manutentionnaires se servent, mettent de côté, et ensuite intercalent leurs larcins dans des ventes, avec parfois l’accord des commissaires-priseurs. (Précision : certains refusent.)

 Beaucoup de professionnels, marchands, galeristes, brocanteurs, libraires, font des affaires à Drouot. Les amateurs aussi. Mais il n’est pas rare de voir un objet exposé partir avant la vente, ou de le retrouver le lendemain de l’exposition dissimulé dans un « lot ». (Récemment, j’ai repéré un collage de Baj. Lors de la vente, il n’est pas apparu. Je l’ai revu pourtant entre les mains de quelqu’un qui l’avait racheté à une connaissance qui venait de l’acquérir pour cinq euros dans un lot de vieux papiers. Mieux ? Voici : exposée à deux mètres cinquante du sol, une toile abstraite. Lors de l’exposition, le responsable répond aux éventuels amateurs qui demandent à la voir de plus près qu’il s’agit d’un « Russe, illustre inconnu ». Impossible d’en savoir plus. Il me vient l’idée de regarder la toile à l’envers, et voilà que je sais lire la signature « russe » ! Il s’agit d’un « Michaux ». La toile, signalée par un visiteur vigilant fut, le lendemain, retirée de la vente.)

Il y a bien sûr des combines, des arrangements entre acheteurs. (J’ai moi-même racheté à un acheteur une litho qui m’intéressait dans un lot de trois qu’il venait d’acquérir. Je l’ai payée plus cher.)(* Les ventes sont taxées autour de 24%. Les ventes  judiciaires  autour de 18%.)

Le statut des commissionnaires de Drouot est particulier. La corporation, créée au XIXè siècle est puissante. Tous viennent de Savoie, et sont appelés « cols rouges » à cause de leur tenue. Ils achètent leur charge. Ils travaillent dur. Ils vident les appartements, déménagent les objets, réalisent les expositions, présentent les objets lors des ventes, et quelquefois portent des enchères pour des commanditaires. Ils gagnent bien leur vie, un salaire de base estimé entre 3000 et 4000 euros. (Depuis l’affaire, ils ne sont plus autorisés à vendre ni acheter.)

Drouot aurait dû faire le ménage depuis longtemps. Au XIXè siècle, on disait déjà que l’Hôtel des Ventes « était la caverne d’Ali-Baba, mais qu’il y passait plus de 40 voleurs ». Tous les familiers du lieu ont entendu parler de coups tordus, disparition d’objets, et parfois en grande quantité. (Par exemple, un camion « volé », 600 vases Gallé disparus ; plainte déposée par le commissaire-priseur qui les attendait.)

Tout est pourtant contrôlé, surveillé, photographié. S’agissant des biens culturels, et cultuels, l’OCBC épluche les catalogues, examine les ventes à venir sur écran – l’Office a ainsi retrouvé des chefs-d’œuvre, parfois chez de grands antiquaires parisiens. Fin 2001, Pierre Bergé avait proposé de racheter Drouot. Il avait contacté une quarantaine de commissaires-priseurs pour les associer à l’affaire, et concurrencer Christie’s et Sotheby’s. Echec. Personne n’acceptait. L’argument repris aujourd’hui, que la qualité baissant à Drouot,  l’enquête actuelle risquait d’avantager Sotheby’s et Christie’s, ne semble pas porter. Une douzaine de commissaires-priseurs sont soupçonnés de laisser faire et de profiter du système. L’avocat de celui qui est mis en examen se tient à la ligne de défense qu’il n’était pas le seul, alors qu’à ce jour on ne peut pas affirmer qu’il ait vendu un seul objet volé. Parallèlement, l’avocate d’un des Savoyards, craint à haute voix que les commissionnaires ne soient les lampistes de l’affaire, et qu’on épargne les autres. L’OCBC semble déterminée à poursuivre son enquête. La laissera-t-on aller jusqu’au bout ? Pour avoir rencontré (avant l’affaire) des gens de l’OCBC, je sais à quel point ils souhaitent aboutir. A quel point ils mesurent l’injustice qui condamne le voleur basique d’un objet d’art à la prison alors que le vendeur jouissant de pignon sur rue ne risque qu’une amende. Comme me confiait un commandant : « Tous les marchands ne sont pas receleurs, mais les receleurs sont tous des marchands ». A suivre.

 

2/Drouot côté jardin.

A Drouot les ventes d’art continuent. Depuis quelque mois, on assiste à de singuliers mouvements. Peu de ventes d’art contemporain. Plusieurs commissaires me confient que l’art contemporain ne se vendant pas au public, ils en proposent de moins en moins, et ne peuvent pas descendre sous les prix de réserve imposés. Un commissaire-priseur m’avoue : il y a trop de spéculation dessus.

En revanche, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’argent est là pour les valeurs refuges, les noms connus et placés dans les (au moins) 50 ans des antiquaires. Lors d’ une vente, le 19 mars dernier, un Fernand Léger de 1939 estimé entre 700000 euros et un million a trouvé preneur à un million quatre-cent cinquante-deux mille euros frais compris. (Pour une vente de ce prix, les frais sont moins élevés que cité plus haut.) Comme me disait une contrôleur des impôts  peu avant Noël, lors d’une vente « impressionniste »où les prix montaient de façon « impressionnante » : « ça, c’est les bénéficiaires du bouclier fiscal et de l’impôt sur la fortune qui s’offrent des cadeaux de fin d’année ».

Un problème toutefois. La demande d’œuvres considérées comme valeurs-refuges est forte. Plus forte qu’on l’imagine. Alors que le nombre d’œuvres mis en vente diminue avec l’affaissement de la confiance. Peu de vendeurs pour de nombreux acquéreurs potentiels. On assiste depuis trois mois à Drouot à des ventes nouvelles, surprenantes :

1/Mise en place sur le marché d’estampes à prix élevé. Ces estampes (gravures, lithos, etc.) sont signées des noms que les demandeurs de valeurs-refuges appellent. Plusieurs maisons de vente ont organisé, ou organisent des ventes spéciales d’estampes, avec luxueux catalogues. Que des noms connus. Un commissaire-priseur en vue, par exemple organisait récemment une vente importante, qui mobilisait une douzaine de téléphones, façon Christie’s. Les hôtesse, le personnel de manutention même, tout le monde portait des gants blancs pour présenter oeuvres. Comble : le même jour, dans une vente sans catalogue au sous-sol (des réformateurs de Drouot proposaient récemment de vendre « la drouille » au sous-sol et les valeurs « nobles » au Ier étage, bref, de créer des classes à l’Hôtel des Ventes !), une gravure de Beaudin, bon artiste des années 50, se vendait 20 euros, alors que dans la vente en gants blancs, le même travail, même date, dépassait les deux cents. L’adjointe d’un autre commissaire-priseur d’une grande étude, à qui je parlais de cette apparition de ventes d’estampes de luxe, me dit en souriant que chez eux, ça se préparait aussi, et qu’il fallait se hâter d’acheter avant que les prix n’aient trouvé une nouvelle cote !

2/ Mise en place de ventes de livres des années 50-60-70. Alors que jusqu’ici, les livres se vendaient plutôt au poids, ou par manettes, voici qu’ils sont présentés un à un, ou par deux s’agissant d’un auteur. Les prix laissent pantois. Même s’il sont parfois dédicacés, ou provenant de la bibliothèque de X.  ou Y., rien ne justifie pareil commerce, sauf peut-être que les livres cités n’étant plus édités, ces éditions deviennent éléments refuges de la même époque que les œuvres d’art qui séduisent le public acheteur. (Un exemple : deux petits livres de Pierre Bettencourt, décédé,  atteignaient 800 euros. Deux de Jean L’Anselme, encore vivant :plus de 200. Si ça continue je vais vendre ma bibliothèque !)

De nombreuses ventes exposent encore, évidemment, des artistes non médiatisés, ou non historiques, surtout dans des ventes non cataloguées. Les prix restent bas, et l’on voit de plus en plus de commissaires-priseurs se tourner vers des ventes de riches mobiliers anciens, d’armes, d’archives, d’archéologie, de bijoux, etc.. Inversement, on assiste à de nombreuses ventes de vêtements dits « griffés » : les robes et manteaux de fourrures partent à des prix ridicules. Là-dessus, pas de spéculation.

Un vrai problème, un espoir ? Les commissaires-priseurs, souvent, connaissent mal ce qu’ils vendent. Leurs experts ne sont pas forcément toujours à la page, et c’est normal : ils peuvent fort bien connaître une tendance, et mal connaître une autre, contemporaine. La méconnaissance des œuvres entraîne un dilettantisme dont les artistes les moins connus font les frais. C’est inversement la raison pour laquelle on peut encore faire de bonnes affaires à Drouot, surtout si l’on s’intéresse à un art qui n’a pas atteint les années antiquaires, comme par exemple, les années 80 : la co-habitation avec l’art officiel profite à des artistes de valeur « reconnue ». Comme les artistes de l’art officiel disparaissent des ventes (raison exposée plus haut), les artistes non-officiels, même s’ils ne se vendent pas cher pour l’instant, prennent place et prennent date : dans quelques années, ce sont eux qui vaudront quelque chose. Ceux de l’art officiel, à cause de la crise et de la protection dont ils font l’objet dans les ventes, sont de fait hors-jeu pour l’instant. Comme on n’ose pas les présenter, ils n’entrent pas dans la danse. Leurs « cotes » ne feront que chuter.

Un mot d’ordre, actuel, à Drouot. Ne vendez pas. Achetez ! (Et, corollaire : vendez par tel commissaire-priseur qui vend cher, et achetez à tel autre qui reste abordable !)…Ensuite, attendez. Comme me disait un jour Pierre Belfond, ancien grand collectionneur : « au fond, on achète ce qu’on aime en espérant qu’un jour ça vaudra quelque chose pour nos petits-enfants ».


Yak Rivais

 

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