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044

Dualité vivante, mines de plomb,50x65, 1985

 

origine : LA PULSATION DE LA MATIERE-ENERGIE


Martine SALZMANN – texte et dessins

 

    Dans les années 70-80, la volonté d’expression était chargée d’une valeur symbolique mythique. L’expression du moi faisait partie des désirs que la modernité consacrait comme une voie royale vers la liberté et le génie. Ce Moi, dont personne ne savait rien, était investi d’une puissance ontologique ; il avait la tâche de fonder toute individualité.

Habitée d’une volonté impérieuse, je m’élançais vers cette utopie admirable. Je concevais le mouvement expressif sur le registre de l’impulsion immédiate, comme une colère ou un élan de tendresse. Et telle un Beethoven échevelé, j’aspirais à faire résonner la Beauté au moindre de mes attouchements. J’avais horreur des entraves, mon aspiration passionnée pour l’esprit exigeait une liberté totale. Toute résistance de la matière m’apparaissait comme un drame.

    Cette adolescence artistique était pétrie de l’esthétique de la liberté définie par René Passeron : « Cette esthétique de l’esquisse qui privilégie la spontanéité de l’exécution, la fraîcheur des tons et les à peu près, si expressifs, du dessin, est une esthétique de la liberté ; je veux dire qu’on y admire, entre autre chose, la trace de l’activité libre, détendue et heureuse de l’artiste. Toute une partie de la peinture contemporaine, de Monet à Pollock en passant par Matisse et Picasso, tente à placer l’originalité picturale dans l’exécution, en donnant l’impression que les tableaux eux-mêmes ont gouverné la main créatrice. »

    Comme Picasso et Pollock, je désirais m’exprimer d’un seul jet et attendais d’être possédée par l’œuvre. Mais je confondais puissance expressive et urgence. Quand je dessinais, la violence qui m’habitait me faisait parfois trouer le papier sous l’impact d’un coup de crayon plus fougueux que précis. Désemparée devant des dessins gâchés, toute grâce évaporée, je restais impuissante à accéder aux délices pressentis. Pourtant j’avais beaucoup étudié les œuvres des grands artistes. Si leur mouvement intérieur faisait d’eux des génies, pourquoi mes propres transports ne produisaient-il pas de semblables merveilles ? Il devait me manquer quelque chose !

 

    Une fréquentation intense des musées, en Italie, en Allemagne, en Hollande et en France, m’initie à une autre approche de l’art, une beauté sans tape-à-l’œil ni effet inutile, qui résout la complexité par l’harmonie et tente de rendre la condition humaine pensable. Mais ces compétences artistiques me paraissent inaccessibles, à jamais perdues. Concrètement je ne sais comment les assimiler, ni même les aborder. L’existence de ces richesses pèse comme une épreuve sur mon impuissance. 

    Paul Klee vécut un choc similaire. Il note dans son journal : « 3-6-1902. Un mois c’est écoulé depuis mon voyage en Italie. Une révision rigoureuse de ma situation en tant qu’artiste ne fut pas des plus encourageantes ; je ne saurais dire pourquoi, nonobstant, je continue à espérer. Peut-être pour avoir reconnu qu’au point de départ de mon anéantissement autocritique, il y a tout de même quelque progrès spirituel

    Quel soulagement de n’être pas seule à constater sa propre médiocrité ! Klee se fortifie par la conviction que l’acceptation de soi constitue une avancée spirituelle. Pour ma part je réalise que l’identification aux grands modèles de l’histoire est une impasse pour qui cherche sa voie dans la création artistique. Ce refus de l’attitude mimétique fait d’ailleurs partie de la modernité. Il permet de voir l’impuissance autrement, non pas comme une absence de talent, mais comme une entrave de la volonté, comme l’exprime Paul Klee : «J’en suis toujours à espérer que l’authenticité du vouloir serait chez moi davantage une entrave qu’une absence de talent. »

    Mais l’authenticité du vouloir n’est-elle pas une question plus spirituelle qu’artistique ? Ne s’accorde-t-elle pas mieux avec la justesse intérieure qu’avec la virtuosité ? Cette recherche de soi charge la pratique d’une exigence qui rompt avec le référent classique basé sur la connaissance et le talent

 

...

 

la suite dans le numéro 12

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