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Les Femen manifestent nues devant le Louvre (1)

 

François DERIVERY

 

 

         A 10 siècles de distance, les Femen manifestant nues et brandissant des banderoles contre l’oppression islamiste devant le Louvre retrouvent la logique qui poussait Lady Godiva à circuler dans les rues de Coventry, nue sur son cheval, pour défendre des opprimés (2). Toutes dérogent à la loi du mâle — qui est aussi celle de la sainte alliance de la Mitre et du Turban —loi qui s’exprime aussi bien, quoique différemment, au Louvre, temple de la culture occidentale, que dans la charia intégriste. Quoi de plus nécessaire pour un femme que de s’assumer et d’assumer son corps au lieu d’accepter la domination des hommes et en particulier des religieux qui, en voulant maîtriser leur propre désir, les asservissent ? Le corps de la femme est, dans toute culture patriarcale, l’Objet par excellence du désir, et le besoin de maîtriser, de codifier ce désir à leur propre usage, prend les femmes elles-mêmes en otage et en fait des victimes. Le désir et la peur du désir dominent ces cultures et justifient l’asservissement des femmes. Que serait une société matriarcale ? (3)

 

         Pour qu’il y ait appropriation il faut individualisation, il faut donner une identité. Pour cela le visage, avec sa capacité de communication, doit apparaître. Les Intégristes ne cachent pas seulement le corps de la femme mais aussi son visage, signe d’individualité. Ce faisant ils la désocialisent, la soustraient à l’échange, la chosifient. Ainsi l’annulation de la femme — son déni — sont complets. Elle perd son identité, son corps peut dès lors être possédé sans contrepartie. La soumission est souvent une nécessité chez la femme africaine ou chrétienne qui veut être « reconnue » et intégrée socialement si peu que ce soit, ne serait-ce qu’entre les murs familiaux. Pour être assimilée et — relativement — considérée, par exemple en tant que mère, la femme se soumet à la loi des mâles. On sait que la femme mariée sans enfant, c’est-à-dire qui ne remplit pas son rôle désigné de génitrice, est souvent l’objet de persécutions en Afrique. Au point que souvent il vaudrait mieux pour elle être fille-mère. Si chez les Islamistes et les Africains en général, la logique de posséder la femme semble l’emporter sur celle d’en être propriétaire, c’est le contraire qui a lieu dans l’occident chrétien, où la logique de la propriété et du bien cumulé a pris le dessus. La femme étant un « bien » comme une autre, l’homme peut alors s’offrir le luxe et la bonne conscience d’être galant. La « galanterie » : une coquetterie de propriétaire.

 

         Au 19e siècle, encore, la femme ne pouvait avoir que 2 rôles dans la société : celui de mère et de maîtresse de maison — enfermée, appropriée et soumise donc — ou celui de femme « émancipée » autrement dit de prostituée, de « fille de joie » et d’objet de plaisir à la disposition des noceurs. La sainte Vierge d’un côté, la prostituée Marie-Madeleine de l’autre. Cette représentation persiste dans la société traditionaliste chrétienne, et a fortiori chez les l’intégristes islamistes, qui enferment leurs propres épouses et pour qui les femmes occidentales — qui sont pourtant loin d’être massivement « émancipées » mais qui ne portent pas un signe extérieur de soumission comme par exemple le voile — apparaissent comme des prostituées et des proies sexuelles désignées. Le mépris de la femme converti en « morale » justifie d’avance toutes les violences.

 

         Dans le monde marchand la « liberté » de la femme n’est souvent qu’une fiction, un leurre. Mais seules les femmes sont à même de lutter réellement contre la logique d’appropriation qui les vise, ou contre l’islamisme. Elles ne peuvent pas attendre leur salut d’un quelconque régime « démocratique », qui n’envisage de régler ce problème que sous la forme de « quotas ». Les Femen se manifestent dans divers pays, le problème est partout le même.

 

         La nudité n’est toutefois anonyme que pour l’oppresseur. Et pour le violeur (ou le voyeur) le corps désiré n’a pas de visage. Le visage, la tête est donc paradoxalement la clé de la question de la nudité. En elle siègent l’identité et la personnalité. Lady Godiva, comme les Femen, s’affirme dans son identité complète, c’est en cela que la demande de reconnaissance de ses droits est cohérente et fondée. Dans la situation de soumission et d’appropriation de son corps qui était la sienne, elle ne pouvait revendiquer que nue, mais pas de façon anonyme autrement dit « à visage découvert ».

 

         Dans l’enfer les damnés sont nus. Le corps de la femme peut être alternativement invoqué comme malédiction et turpitude, et la nudité comme laideur physique ou morale (la beauté pouvant tromper, devenir un piège pour le naïf — Phryné, la prostituée, amnistiée par l’aréopage, Eve et le paradis perdu — ou symbole de pureté, de rédemption, de vérité. En ce cas son visage lui-même peut être anonyme (la Vérité sortant du puits). On entre alors dans le champ de l’allégorie, où les corps comme les visages sont passés au laminoir de la morale, littéralement neutralisés et impersonnels. Transfiguration de l’image de la femme par le biais d’une symbolique imposée, alibi d’une oppression qu’elle reconduit.

 

 

Les Femen devant le Louvre

 

    Tout en étant le temple du « nu » — ou plutôt des nus, des nus codés et surcodés — Le Louvre est le symbole  même d’une culture qui sanctifie (au double sens laïque et religieux) la malédiction de la femme : combien de tableaux évoquant l’affaire d’Adam et Eve, toujours dans le même sens ? L’art, la représentation artistique reproduit les a priori culturels du moment sauf — c’est l’exception ! — lorsqu’il est soutenu par un projet critique. Dans L’Atelier, allégorie réelle, Courbet peint un nu féminin qui déroge au code néoclassique dominant du moment, non pas celui des allégories mais d’une femme réelle. Réalisme contre idéalisme. Pas de surprise donc dans le choix par les militantes de ce lieu de manifestation, auquel elles associent l’oppression islamiste, notamment par les écritures en arabe sur des corps qu’il fallait dévoiler. Les visages parlent mais les corps, ces entités muettes, se mettent à parler aussi — et c’est nouveau — désignant le même oppresseur.


         Le film de Victor Trivas Die Nackte und der Satan (en français « La femme nue et Satan ») 1959,  illustre par une parabole le rôle de la tête identifiante par rapport à la corporéité anonyme.

 

         Souvent le hasard des gênes prend plaisir à créer des êtres monstrueux, des aberrations. Ainsi une femme au corps déjeté et difforme arbore une tête magnifique, au point qu’un savant fou entreprend de greffer cette tête sur le corps parfait d’une danseuse, au prix évidemment du meurtre de celle-ci. Il résulte de l’opération une femme parfaite, corps et visage enfin à l’unisson, qui du même coup naît à la vie, prend peu à peu de l’assurance et connaît même bientôt de premiers émois amoureux.

 

         Le savant fou dont il est question, incarné par Michel Simon, présente cette particularité de n’avoir pas lui-même de corps. Victime d’un crise cardiaque il a dû en effet être amputé de celui-ci. Sa tête repose sur un plateau, alimentée et maintenue en vie par les appareillages habituels et abscons du cinéma d’horreur (cf. l’iconographie « Frankenstein »). Il faut ajouter que cette tête, travaillée par l’éclairage, est d’une grande laideur. Au point que, dans le film, il ne vient à personne l’idée de lui chercher un nouveau corps !

 

         Le corps nu désiré est toujours beau. C’est Satan — la « tentation », le désir « nu », mais c’est une beauté anonyme, sans tête. Si la tête accompagne le corps on n’a plus affaire à la femme anonyme vouée à satisfaire le désir, c’est une femme qui s’affirme dans sa totalité, dans son identité et dans son indépendance. Le corps n’est la « malédiction » des puritains et autres intégristes que s’il est amputé de la personne. 

 

 

Parallèle pictural

 

         Une toile de Magritte illustre cette ambiguïté de l’image de la femme dans la culture phallocratique et religieuse, entre identité et corporéité. Dans Le Viol. Magritte constate la dissociation du corps et du visage, puis il les associe en une unité fantasmée et dénonciatrice, en remplaçant le visage par le corps, le visage, identifiant social, par le corps anonyme et animal. Ce faisant il annonce les conditions du viol : le viol annoncé est la violence faite à la femme réelle dont le visage est effacé, et ainsi réduite à un corps.

         Magritte constate d’ailleurs une certaine correspondance formelle entre la structure du visage et celle du corps, ne serait-ce qu’à partir de la symétrie.

 

         Le nombre de variantes de cette œuvre montre que Magritte a cherché la meilleure façon de faire coïncider formellement les deux images, celle du visage et celle du corps. Il fait du visage féminin un corps et il met en évidence, ce faisant, le principe même du viol, qui consiste à nier la personne — la totalité tête-corps — pour ne « voir » qu’un corps. C’est cette identification du visage au corps qui libère le violeur des inhibitions qui peuvent le retenir vis-à-vis d’individus complets et identifiés, autrement dit d’êtres humains ayant une existence et des droits dans une collectivité.

 

F.Derivery

 

 

NOTES

1. Le 10 mars 2014.

2. Cf. Derivery Art et voyeurisme, des Pompiers aux Postmodernes, 2009.

3. Elément de réponse (dans la fiction) : Les femmes préhistoriques, film de Michael Carreras, Hammer films,1967.

 

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