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Qui a peur de Joseph Kosuth ?

Martine Salzmann

 

 

 

Joseph Kosuth a exposé d’octobre 2009 à juin 2010 quinze phrases en lettres de néon [1] dans les fossés médiévaux du musée du Louvre. Initié par la section Art Contemporain, l’événement était annoncé dans le métro parisien et à l’intérieur du musée par de grandes affiches présentant les mots Ni apparence, ni illusion en lumière blanche sur fond de mur de pierre.

L’installation n’a suscité aucun intérêt. Le public du Louvre qui se passionne pour l’histoire du musée, visite les fondations sans lever la tête. Ces phrases au design contemporain [2] qui illuminent les murs ne le dérangent pas, les guides n’en font pas mention. L’événement aura passé quasiment inaperçu. 

Alors pourquoi perturber le silence et interroger une œuvre qui suscite si peu d’intérêt ?

Kosuth est un artiste américain (1945-) considéré dans les années 60-80 comme l’un des chefs de file de l’art conceptuel. Le mouvement s’est imposé dans le monde comme fer de lance d’une politique culturelle US au moment où elle conquérait la suprématie artistique de New York sur Paris. À l’époque l’envergure de ce projet était telle, et l’ignorance de ses conséquences si totale, qu’il a été longtemps difficile de ne pas subir le magnétisme de cette conquête d’influence. Les artistes et les intellectuels qui gardaient une attitude critique restèrent pour la plupart muets, toute résistance étant qualifiée d’attardement mental et culturel. Ainsi protégé contre toute opposition, l’art conceptuel s’est imposé comme la nouvelle religion de nos fonctionnaires de la culture [3]. Depuis, ceux-ci tirent les ficelles des tendances artistiques en conformité avec ce nouvel académisme.

 

 

JK situe l’art conceptuel dans l’héritage des ready made de Marcel Duchamp et en réaction au minimalisme avec lequel il est souvent confondu, et dont il rejette le formalisme et l’abstraction. Ces deux mouvements sont pourtant proches et partagent certaines positions comme un dépouillement dans les formes et une non implication de l’artiste dans la réalisation. Les minimalistes comme les conceptuels formulent les idées, revendiquent la suprématie de la conception sur la réalisation, et font fabriquer leurs projets par d’autres.

En France l’influence de l’art conceptuel a ranimé l’immémoriale antinomie esprit/matière affaiblie par l’émancipation du corps dans la modernité. La postmodernité s’est ainsi installée en réaction contre le corps, la pratique, le matériau et la création. Ce vieil idéalisme qui oppose le monde des idées à celui de l’incarnation, reporte son opposition entre verbe et plastique, considère que seul le discours détient une pensée, et la refuse aux processus de transformation et d’organisation de la matière. Le blocage est total en ce qui concerne la découverte d’une pensée de l’acte, qu’elle soit vision en acte [4] ou poïétique [5]. Il s’ensuit une sublimation crispée qui amalgame indifféremment art, idée, concept, et théorie, et méprise tout ce qui touche et questionne la matière.

 

Avec sa dernière installation au Louvre, il devient possible d’analyser le travail de Joseph Kosuth en tenant compte d’un certain recul historique....

...


LIRE LA SUITE DANS LE NUMERO 11 (cf bulletin d'abonnement, de commande)

1 La liste des 15 inscriptions au néon est disponible sur internet.

[2] Un grand nombre d’artistes contemporains utilisent le néon dans leurs œuvres : Alberola, Martial Raysse, François Morellet, Claude Lévêque, Daniel Buren, Dan Flavin, Bruce Nauman, Jeff Koons, Mario Merz, Carston Höller etc. L’utilisation du néon définit donc aujourd’hui une esthétique contemporaine.

[3] La rapidité de cette conversion est exprimée sous un autre angle par François Derivery : « (…) l’excommunication des « Pompiers » s’organise en doctrine officielle, à partir du moment où l’État français – celui-là même qui avait vilipendé l’Impressionnisme et ignoré l’art moderne – se convertit du jour au lendemain à une postmodernité intégriste en répudiant ce qu’il avait jusque-là adoré. »Art et voyeurisme, Des Pompiers aux Postmodernes, François Derivery, éditions e.c.., 2009.

[4] La vision en acte est un concept utilisé par Merleau-Ponty dans L’œil et l’esprit, Essais, Folio, 1985, p. 54.

[5] La poïétique, comme science et philosophie de la création, est développée par René Passeron, en particulier dans Pour une philosophie de la création, Klincksieck, Esthétique, 1989.

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