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Gérôme Postmoderne ? (1)

François DERIVERY

 

 

1. L’institution et la critique

Le titre de l’exposition « Gérôme, l’histoire en spectacle » est d’emblée réducteur. Gérôme est moins considéré en peintre qu’en metteur en scène. Réduction d’un côté, priorité au spectaculaire de l’autre. A plus de cent ans de distance les « Pompiers » continuent à poser un sérieux problème à l’institution, révélant un cortège de refoulés. En ce sens l’exposition Gérôme constitue une tentative de classement sans suite idéologiquement cadrée. Elle prend néanmoins le risque de redonner de l’actualité à une complexité ordinairement censurée.

Les panneaux destinés au public pêchent par un travers récurrent illustrant une option spectaculariste et sa fonction occultante. Une accumulation de dates, d’anecdotes et de détails biographiques — intéressants mais relatifs, et sans intérêt s’ils ne sont pas reliés par le fil d’une analyse — détournent de la réflexion sur le fond. Historicisme paradoxal car l’histoire est un des adversaires privilégiés de la doxa néolibérale. L’explication est simple : l’histoire de l’art officielle est systématiquement expurgée de toute portée collective. « L’art », comme chacun est supposé s’en convaincre, « n’a rien à voir avec la politique ou l’idéologie ».

  La « critique » d’art en place relaie cette thèse officielle. L’approche est réductrice mais laisse lire le non-dit. Le critique d’art fait « naturellement » passer la question du sens à la trappe. Son rôle est de traduire en jugement de goût les orientations idéologiques dominantes. Le refoulement de l’image et de sa signifiance — qui fait le lien entre « l’esthétique » et le politique — est une des constantes de l’idéologie artistique postmoderne (2). Dans ces conditions, le critique se laisse aller à ses états d’âme et à ses humeurs, et parfois joue, faute de mieux, au poète. Il sème cependant des indices. Ainsi le commerce d’estampes de Gérôme via son beau-père Goupil obsède P. Dagen, qui y revient obstinément (3). Il « oublie » symptomatiquement ce faisant d’adresser le même reproche de vénalité à l’art financiarisé d’aujourd’hui. Ne mélangeons pas…

Du commerce de ses reproductions Dagen conclut donc, sans la moindre logique, à la prétendue nullité de la peinture de Gérôme. Le jugement de goût, qui sépare arbitrairement le « bon » du « mauvais », permet de surmonter la contradiction. La montée en puissance de ce critère idéologique , du « j’aime » et du « je n’aime pas » formaté et sponsorisé, qui est la spécialité et le fond de commerce de la « critique », est, à travers la disqualification du sens, un facteur déterminant d’uniformisation culturelle. (4) 

 Ce qui est évacué en fait par le jugement de goût et la critique c’est la réalité de l’art telle que l’expérimente l’artiste. Le critique professionnel, installé en fin du parcours, ignore et veut ignorer jusqu’à l’existence d’un procès de production artistique. Il transmet cette ignorance ou ce déni à son lecteur. D’où l’indigence des idées sur l’art qui circulent dans la classe moyenne, y compris chez des universitaires capables par ailleurs de sens critique, qui constituent la clientèle dans la presse spécialisée. La classe moyenne est on le sait le premier pilier du système socio-politique, et cela se vérifie ici : très rares sont ceux de ses représentants qui adoptent devant l’art une attitude distanciée, réfléchie et critique, à l’instar du « spectateur idéal » dont parle Eco. (5)

la suite dans le n°13

1.Du 19.10.2010 au 23.01.2011. Voir les articles de Christine Sourgins et Michel Dupré dans Ecritique 12.

2.Les postmodernes, qui nient l’historicité collective de l’art, sont en ce sens — alors qu’ils prétendent l’avoir dépassée — d’authentiques partisans de l’esthétique la plus idéaliste. "

3. P. Dagen,du Monde du 18.11.2000 au Monde du 24-25.10.2010. 4. Cf. « Postmodernité et postcritique », Derivery in Le système de l’Art, E.C. Editions, 2004.

5. Cf. U. Eco Les limites de l’interprétation, Seuil, 1992.

Parmi les penseurs de premier plan ayant dû se convertir, sous la pression de l’officialité ou de leur entourage, à la doxa de l’art contemporain, il faut citer Pierre Bourdieu, à ses débuts beaucoup plus pénétrant et critique. Cf. Derivery « Pierre Bourdieu et l’art contemporain », Artension n°2, nov-déc. 2001.

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